C'est une petite minette qui vient en consult.
Elle est toute jeunette, un an tout au plus.
La madame qui tient la caisse a l'air toute gentille, elle porte un bébé dans une coque auto, un gros bébé joufflu qui dort à
poings fermés.
Tant mieux.
Les bébés en consult, j'adore, mais seulement quand ils dorment tout du long.
Parce que, bon, même si j'aime plutôt bien les bébés, quand y'en a un qui pleure en consult, déjà on perd le fil, et on perd
la mère aussi, vu qu'elle est toute stressée par les pleurs du bébé, et du coup elle écoute rien de ce qu'on lui dit, elle veut juste se barrer chez elle vite fait et que son bébé arrête de
pleurer.
Autre cas de figure, la mère pas stressée, qui ne s'en fait pas trop quand le bébé hurle à pleins poumons, il s'exprime
dit-elle en souriant , et en parlant fort pour couvrir les hurlements de l'être qui s'exprime.
Bon ok, il s'exprime, mais moi, je supporte que moyennement... J'ai les ovaires qui font des noeuds et des triples saltos
piqués, et les seins au bord de la montée de lait...
Pas facile du coup de garder une esprit clair et logique, et de pouvoir réfléchir sereinement.
Alors pour une consultation vaccinale quand tout va bien, ça va, on abrège juste un peu et on tape pas trop la discute,
mais sur une consult pathologique, des fois c'est juste la misère.
Dans ces cas-là, je passe beaucoup de temps devant mes appareils d'analyse, loin de la salle de consultation...
Donc globalement, les consult avec les bébés dans les nacelles ou les cosy, j'appréhende.
Ce coup-ci, il a l'air cool le bébé. Il dort vraiment bien.
Et tant mieux car le motif de consultation est "boit beaucoup".
Alors au début, pas de panique, PUPD, c'est bon, on connait, diabète, insuffisance rénale, pyomètre, tout le toutim...
Mais rapidement, en regardant le dossier, ça se corse: la minette a un an, elle est stérilisée et mange correctement, pas
d'autre signes cliniques que la PUPD.
Pourvu que le bébé dorme bien, parce que là, va falloir chercher un peu.
Du coup, j'essaie de voir si le motif de consult n'est pas un peu exagéré. Des fois, les gens , ils n'ont pas de notion de la
norme, alors ils s'affolent pour rien.
Bon, non, y'a pas d'exagération, la minette boit comme un trou et inonde littéralement sa litière tous les jours.
Putain, y'a vraiment une merde, allez hop, faut y aller.
Un coup d'oeil au bébé, il dort vraiment très bien, ce bébé.
J'explique à la jeune femme gentille que on va chercher ce qu'il se passe, et que ça peut prendre un peu de temps. J'ai le
secret espoir que ça la gave de rester avec le bébé, et qu'elle rentre chez elle en me laissant la minette, le temps des examens complémentaires.
Caramba, encore raté.
Pas de problème, me sourit-elle, je n'ai rien de prévu cet après midi.
Bon ben voilà, c'est très bien tout ça, mais quand faut y aller, faut y aller.
Prise de sang, bilan bioch, évidemment rien du tout.
Le bébé a ouvert un oeil, et l'a refermé. Mais il a ouvert un oeil. Et il est très couvert, comme il fait -10 °C dehors, et
la gentille madame ne l'a pas découvert en arrivant chez nous, où il fait un honnête 20 °C.
Je lui trouve les joues rouges.
Il va avoir chaud, ce bébé, dans pas longtemps.
Echo de la vessie, cystocentèse, analyse d'urine, rien du tout, sauf évidemment la densité urinaire effondrée. C'est de
l'eau, son urine.
Dans ma tête, je commence à partir sur des hypothèses chiantes type diabète insipide, test de restiction en eau, test à la
desmopressine.
J'aime pas bien, tout ça, je maitrise pas trop et j'ai toujours peur de me planter.
Le bébé est maintenant réveillé.
Il est pas loin de 16h30, ce qui en langage universel de bébé signifie que c'est l'heure du goûter, et qu'il commence à faire
faim.
Et un bébé qui a faim, c'est pas bon du tout.
Pour le moment, il ne dit rien. Il a les joues très rouges, il est toujours ligoté dans sa coque, mais il ne dit rien.
Je le regarde du coin de l'oeil pendant que je rentre les résultats des premières analyses sur le dossier de la
minette.
Il ressemble à une grenade dégoupillée, qui n'attend qu'un petit choc pour exploser.
Alors, en dernier recours, je décide de faire un iono, avec le sang déjà prélévé.
Et là, miracle, enfin quelquechose à se mettre sous la dent!!!
Une hypernatrémie!!
Et en plus, la gentille dame, pendant le recueil des commémos m'a signalé un changement d'alimentation récent.
Ayé, ayé, j'ai quelquechose de concret, logique et en plus simple à vérifier!!!
Je vais pouvoir plier avant l'explosion du bébé dégoupillé!!!
Je retourne en consultation.
La gentille maman est toujours souriante, le bébé toujours à ses pieds, dans sa coque.
Il est maintenant muni d'une tétine, un vain effort pour regoupiller la grenade.
Sous la tétine, il grimace.
C'est imminent.
Madame, il est possible que l'alimentation de votre minette soit trop salée, et c'est pour cela qu'elle boit beaucoup, et
donc qu'elle urine beaucoup aussi.
Nous allons essayer de procéder à un changement alimentaire pour passer à des croquettes pauvres en sel pour voir si cela
résoud le problème. Suivez-moi, nous allons à l'accueil et je vous donnerai les croquettes en question.
Sauvée!! Nous sortons de consultation, et arrivées à l'accueil, je suis sauvée, maintenant, il ne reste plus qu'à laisser
faire l'assitante.
Moi, je vérifie les teneur en Na+ des croquettes et je lui donne la plus hyposodé, et un rendez vous de
contrôle.
Le bébé vagit, il a craché la tétine.
Au revoir madame, à dans 15 jours.
Je tourne les talons, et repart dans ma salle de consult. Je ferme la porte et commence à nettoyer la table en vue du
rendez vous suivant.
Au loin, j'entends les cris du bébé qui se met à hurler.
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